Correspondante à Moscou : les défis de trouver des témoins prêts à parler de la guerre en Russie
Informer depuis la Russie sur le conflit en Ukraine relève du parcours du combattant journalistique. C'est ce que révèle Lucie Bonnard, ancienne correspondante du Soir à Moscou, dans le deuxième épisode du podcast « À propos », disponible sur toutes les plateformes d'écoute.
Après un premier épisode consacré aux coulisses générales de son travail dans un pays en guerre, la journaliste se penche cette fois sur une question centrale : comment trouver des voix acceptant de témoigner sans mettre leur vie en danger ? Une problématique d'autant plus cruciale que depuis février 2022, les autorités russes imposent aux médias d'utiliser uniquement les communiqués du ministère de la Défense et interdisent l'emploi des termes « guerre » ou « invasion », le conflit devant être qualifié d'« opération militaire spéciale ».
Le cadre légal dans lequel évoluait Bonnard s'est considérablement durci ces dernières années. Depuis 2022, plus de 300 médias et journalistes individuels ont été désignés comme « agents de l'étranger » en Russie, et des dizaines de reporters ont été condamnés à des peines de prison. Cette désignation implique des contraintes lourdes : obligation d'étiqueter tous les contenus produits, y compris sur les réseaux sociaux, et soumission de rapports financiers trimestriels au ministère de la Justice, sous peine d'amendes ou d'emprisonnement.
En août 2026, une nouvelle loi est venue renforcer ces mesures répressives. Elle autorise désormais les autorités à geler les comptes bancaires, bloquer les services consulaires et imposer des restrictions immobilières aux Russes vivant à l'étranger et désignés comme « agents de l'étranger » ou associés à des organisations « indésirables ». Ces dispositions illustrent l'escalade constante de la pression juridique sur les journalistes et leurs sources.
Un environnement médiatique asphyxié
L'ampleur de la répression médiatique en Russie se mesure également à travers les chiffres : les autorités ont bloqué l'accès à au moins 143 sites d'information depuis l'invasion de l'Ukraine, et des centaines de médias ont été contraints de suspendre leurs activités. Cette situation place la Russie au 172e rang sur 180 pays dans le classement 2026 de la liberté de la presse de Reporters sans frontières, la quasi-totalité des médias indépendants étant bannis, bloqués ou étiquetés comme « agents de l'étranger » ou organisations « indésirables ».
Dans ce contexte, les correspondants étrangers à Moscou font face à des défis opérationnels quotidiens : renouvellements d'accréditation, restrictions de visa et surveillance constante. Ces journalistes doivent constamment évaluer les risques en matière de sécurité et d'accès à l'information, tout en protégeant leurs sources locales des représailles réglementaires.
Cette réalité a conduit de nombreuses rédactions occidentales à réduire leurs effectifs sur place depuis 2022, certains médias comme le Washington Post ayant licencié leurs correspondants en Russie début 2026. La présence de la presse étrangère dans le pays s'est ainsi considérablement amenuisée.
Le quotidien d'une correspondante sous pression
Dans cet épisode du podcast, Lucie Bonnard raconte son quotidien à Moscou, les précautions qu'elle devait prendre et les doutes qui l'habitaient. Elle évoque également cette impression paradoxale de vivre dans un pays en guerre sans toujours en avoir le sentiment au quotidien, une dissonance qui compliquait encore davantage son travail de journaliste.
Au-delà de la question terminologique de savoir s'il faut parler de guerre ou d'opération spéciale, la correspondante aborde la question éthique fondamentale : comment informer sans exposer ses interlocuteurs à des dangers potentiellement mortels ? Dans un environnement où toute parole dissidente peut mener à des poursuites judiciaires, trouver des personnes acceptant de témoigner devient un défi majeur du journalisme de terrain.
Le podcast « À propos » propose ainsi un regard rare sur les coulisses du journalisme en zone de conflit, où la quête d'information se heurte aux mécanismes de censure d'un État autoritaire. Un témoignage précieux sur les limites imposées à la liberté de la presse dans la Russie contemporaine.
« À propos », c'est la sélection quotidienne de l'actualité du Soir, du lundi au vendredi, disponible sur toutes les plateformes de podcasts. L'ensemble des podcasts du journal est accessible sur le site dédié du Soir.



