Un rappel quotidien de la guerre en Ukraine
Depuis son bureau au sixième étage du Service européen pour l'action extérieure (SEAE), situé rond-point Schuman à Bruxelles, Kaja Kallas aperçoit quotidiennement le drapeau ukrainien qui flotte sur l'immeuble voisin. Un rappel visuel permanent de la guerre déclenchée par Vladimir Poutine, qui a profondément bouleversé les priorités de l'Union européenne.
Entrée en fonction le 1er décembre 2024 pour un mandat de cinq ans, succédant à Josep Borrell qui occupait le poste depuis 2019, l'ancienne Première ministre estonienne devient la cinquième personne à assumer cette fonction depuis sa création. Elle est également la première dirigeante balte à accéder à ce poste stratégique de haute représentante pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, doublé du titre de vice-présidente de la Commission européenne.
Cette nomination marque une étape historique pour la représentation régionale au sein des institutions européennes. Avant elle, le poste avait été occupé successivement par Javier Solana, Catherine Ashton, Federica Mogherini et Josep Borrell.
Un parcours façonné par l'histoire
Le profil de Kaja Kallas porte l'empreinte d'une histoire familiale marquée par la répression soviétique. En 1949, lors des déportations massives organisées par l'URSS, sa mère, alors âgée de six mois, fut déportée en Sibérie avec sa grand-mère et son arrière-grand-mère. La famille ne put regagner l'Estonie qu'en 1959, après dix années d'exil forcé.
Cette expérience personnelle éclaire la détermination de Kallas face à l'agression russe en Ukraine. Durant son mandat de Première ministre d'Estonie, de janvier 2021 à juillet 2024 – devenant la première femme à diriger le gouvernement estonien –, elle a fait de son pays l'un des plus généreux soutiens de Kiev. L'Estonie a ainsi transféré une aide équivalant à 3,05 % de son PIB d'ici 2026, le deuxième pourcentage le plus élevé parmi les pays européens.
Les sanctions, un arsenal en expansion
Dans cet entretien exclusif accordé au Soir, la haute représentante aborde la question centrale des avoirs russes gelés, qu'elle qualifie de « moyen de pression » majeur. Depuis l'invasion à grande échelle de l'Ukraine en février 2022, l'Union européenne a immobilisé environ 210 milliards d'euros d'actifs de la Banque centrale russe, dont la majeure partie est détenue par Euroclear, une chambre de compensation financière basée en Belgique.
L'arsenal des sanctions s'est considérablement étoffé au fil des mois. L'UE a adopté plus de vingt paquets de mesures restrictives depuis le début de l'invasion, avec un vingtième paquet adopté le 23 avril 2026 et un vingt-et-unième le 23 juillet 2026. En octobre 2025, pas moins de 1 989 individus russes et 675 entités faisaient l'objet de sanctions européennes pour avoir porté atteinte à l'intégrité territoriale de l'Ukraine, se voyant imposer des interdictions de voyage et des gels d'avoirs.
Relations tendues avec Washington
L'entretien aborde également les relations complexes avec l'administration Trump, qui soumettent, selon les termes de Kallas, le partenariat transatlantique à « rude épreuve ». La diplomate estonienne doit naviguer dans un contexte géopolitique incertain, où la position américaine sur le soutien à l'Ukraine et l'attitude face à la Russie soulèvent des interrogations.
Le SEAE, créé en 2011 comme service diplomatique de l'Union européenne et dont le siège se trouve au 9A rond-point Robert Schuman à Bruxelles, se trouve ainsi au cœur des défis stratégiques qui redéfinissent l'ordre international. Entre gestion de la crise ukrainienne, maintien de l'unité européenne face aux sanctions et adaptation aux évolutions de la politique américaine, Kaja Kallas fait face à un agenda diplomatique d'une complexité sans précédent.
L'ex-Première ministre estonienne évoque également dans l'entretien les dynamiques internes des institutions européennes et ses relations avec la présidente de la Commission, des sujets qui révèlent les équilibres délicats au sein de l'appareil décisionnel européen alors que l'UE cherche à affirmer son autonomie stratégique dans un monde de plus en plus fragmenté.
