Des copies numériques capables de prédire le comportement humain
Peut-on créer un double numérique de soi-même ? Non pas un simple avatar qui imite notre apparence et notre voix, mais un modèle d'intelligence artificielle capable de prédire nos pensées, nos choix et nos réponses à des questions inédites. Des chercheurs de l'université Columbia, à New York, ont mené une expérience pour déterminer si une telle réplique numérique pouvait effectivement reproduire le comportement d'un individu.
Cette recherche s'inscrit dans un mouvement scientifique plus large. L'université Stanford a récemment créé des versions numériques de plus de 1 000 personnes, capables de penser et de prendre des décisions comme leurs homologues humains, en reproduisant avec une précision troublante leurs personnalités, leurs choix moraux et leurs schémas décisionnels.
Columbia n'en est d'ailleurs pas à son premier coup d'essai dans ce domaine. En 2021, le professeur Carl Vondrick avait déjà dirigé des travaux de recherche développant des techniques de vision par ordinateur pour prédire le comportement humain à partir de vidéos, en exploitant les associations entre personnes, animaux et objets.
Des taux de précision variables
Les résultats obtenus dans ce domaine varient selon les approches. Un modèle d'IA nommé Centaur, entraîné sur plus de 10 millions de décisions réelles prises par des participants à des expériences psychologiques, a atteint un taux de précision de 64 % dans la prédiction des comportements humains. Ces chiffres offrent un repère pour évaluer les performances des systèmes de prédiction comportementale.
Le MIT a adopté une autre approche en 2024, en développant un modèle destiné à prédire les comportements irrationnels chez les humains et les agents d'IA dans des conditions sous-optimales. L'objectif était de mieux comprendre le comportement humain pour améliorer la collaboration entre l'homme et la machine.
De l'industrie à l'humain
La technologie des jumeaux numériques n'est pas nouvelle. Elle était traditionnellement associée aux applications industrielles, désignant des répliques virtuelles d'objets physiques ou de systèmes utilisés pour la simulation, la surveillance et l'optimisation. Les entreprises créaient des copies numériques de moteurs d'avion ou de villes entières avant ce bond vers la modélisation de l'esprit humain.
Aujourd'hui, cette technologie trouve déjà des applications commerciales. Des agences de marketing créent des groupes de discussion virtuels utilisant des personas d'IA pour tester des messages auprès de différentes démographies, illustrant une utilisation concrète précoce de cette technologie.
L'université Columbia a par ailleurs renforcé ses capacités dans ce domaine en établissant Columbia AI, une initiative lancée par le Data Science Institute. Annoncée en février 2024 et dotée d'un site dédié en novembre de la même année, cette initiative vise à faire progresser la recherche en IA et à former les leaders de demain.
Une prédictibilité surprenante
Les experts soulignent que les humains sont bien plus prévisibles qu'on ne le pense généralement. Une grande partie de nos préférences et de nos comportements réguliers peut être capturée et reproduite de manière convaincante grâce à l'apprentissage automatique et à l'IA générative, à un niveau utile tant pour des usages bienveillants que malveillants.
Des enjeux éthiques majeurs
La personnalisation pilotée par l'IA et les jumeaux numériques soulèvent néanmoins des risques éthiques importants. Parmi les préoccupations figurent la collecte excessive et l'utilisation abusive de données personnelles, le profilage dissimulé, les traitements injustes ou biaisés, le ciblage manipulateur, la perte d'autonomie et l'érosion de la confiance.
Les modèles d'IA capables de prédire le comportement humain pourraient être exploités par des acteurs malveillants pour manipuler les personnes. Avec suffisamment de données sur les réactions humaines aux stimuli, une IA pourrait être programmée pour susciter des réponses qui ne serviraient pas l'intérêt des individus ciblés.
Ces avancées technologiques posent donc des questions fondamentales sur la protection de la vie privée, l'autonomie individuelle et les garde-fous nécessaires pour encadrer le développement de ces outils puissants de modélisation de l'esprit humain.
