Stefaan De Clerck revient sur la marche blanche : « C'était un moment prérévolutionnaire »

Trente ans après la marche blanche du 20 octobre 1996, l'ancien ministre de la Justice Stefaan De Clerck témoigne de ce traumatisme national qui a profondément transformé les institutions belges.

Antoine Verstraeten

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Une mobilisation transcendant les clivages traditionnels

Trente ans se sont écoulés depuis ce 20 octobre 1996, jour où plus de 300.000 personnes vêtues de blanc ont convergé vers Bruxelles dans un silence respectueux. À Courtrai, Stefaan De Clerck (CD&V), alors ministre de la Justice, se souvient de cet événement sans précédent qui a ébranlé les fondements de la confiance des citoyens envers leurs institutions.

L'été 1996 avait plongé la Belgique dans l'horreur. Le 13 août, Marc Dutroux était arrêté. Deux jours plus tard, Sabine Dardenne et Laetitia Delhez étaient libérées vivantes du sous-sol de sa maison à Marcinelle. Mais le 17 août, les corps de Julie Lejeune et Mélissa Russo, disparues en juin 1995, étaient découverts enterrés dans le jardin de la propriété de Dutroux à Sars-la-Buissière. Le 3 septembre, les dépouilles d'An Marchal et Eefje Lambrecks étaient exhumées à Jumet.

La crise atteint son paroxysme début octobre avec la décision de la Cour de cassation de dessaisir le juge d'instruction Jean-Marc Connerotte. Ce magistrat, dont les décisions avaient permis la libération de deux victimes, était écarté du dossier pour avoir participé à un dîner de spaghettis organisé par une association de soutien aux parents des victimes, devenue partie civile. L'arrêt spaghetti provoque une vague d'indignation sans précédent.

Une manifestation historique et pacifique

La marche blanche du 20 octobre 1996 constitue l'une des plus importantes manifestations de l'histoire belge. Son caractère pacifique et silencieux frappe les observateurs : 300.000 personnes s'expriment à voix basse, dans un recueillement sobre et délicat. Historiens et sociologues soulignent une particularité remarquable : cette mobilisation transcende les divisions traditionnelles de la société belge. Elle franchit les lignes idéologiques entre catholiques et laïques, les clivages socio-économiques entre travailleurs et patronat, ainsi que les barrières linguistiques et régionales entre Flamands et Wallons. Cette unité spontanée, ne relevant d'aucun parti ni syndicat, confère à l'événement son caractère exceptionnel.

Stefaan De Clerck, en première ligne face à cette crise de confiance, qualifie la situation de « prérévolutionnaire ». Le soir même de la marche, le Premier ministre Jean-Luc Dehaene reçoit les parents des victimes et s'engage sur une série de mesures destinées à améliorer le fonctionnement des institutions judiciaires et policières.

Des réformes institutionnelles majeures

La marche blanche a déclenché une transformation profonde du système judiciaire et policier belge. Parmi les réformes instituées figurent :

  • La création d'un parquet fédéral
  • L'établissement d'un Tribunal de l'application des peines (TAP)
  • L'intégration des différentes forces de police en un système unifié à deux niveaux : fédéral et local

En 1998, la loi Franchimont renforce les droits des victimes dans le système judiciaire. L'année suivante, le Conseil supérieur de la Justice voit le jour, chargé de garantir l'indépendance des nominations judiciaires et d'exercer une surveillance sur le fonctionnement de l'appareil judiciaire.

L'héritage le plus visible de la marche blanche reste la création de Child Focus, la Fondation pour enfants disparus et sexuellement exploités. Née directement de cette mobilisation citoyenne, l'organisation a traité plus de 85.000 dossiers depuis 1998.

Conséquences politiques et héritage durable

Le parcours de Stefaan De Clerck illustre également les conséquences politiques de cette période. En avril 1998, il démissionne de son poste de ministre de la Justice, accompagné du ministre de l'Intérieur Johan Vande Lanotte, suite à la brève évasion de Marc Dutroux du palais de justice de Neufchâteau.

Trois décennies plus tard, la marche blanche demeure un tournant dans l'histoire belge, symbole d'une exigence citoyenne de justice et de protection de l'enfance qui continue d'influencer les politiques publiques du pays.

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