Du fioul russe « mélangé » aux Émirats : sur la piste des cargaisons sanctionnées

Un fioul russe à l'origine, des sociétés intermédiaires, des systèmes de stockage, puis des documents le décrivant comme mélangé aux Émirats arabes unis

Karim Bensaïd

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Un fioul russe à l'origine, des sociétés intermédiaires, des systèmes de stockage, puis des documents le décrivant comme mélangé aux Émirats arabes unis : le passage d'une cargaison par Brooge Energy Limited, dont la filiale à cent pour cent BPGIC opère à proximité du port de Fujaïrah, illustre la manière dont la provenance du pétrole russe se dissout en cours de route. Pour les avocats de CE Energy, la société concernée, le régime de sanctions n'imposait pas nécessairement de vérifier ces documents de façon indépendante.

CE Energy a été fondée par Christopher Eppinger, un trader né en Allemagne. Entre 2022 et 2025, la société a traité environ 2 milliards de dollars de pétrole, dégagé quelque 250 millions de dollars de bénéfices et vendu près de 3,3 millions de tonnes de pétrole et de produits pétroliers à des clients au Nigeria, aux Bahamas, en Espagne et au Brésil, selon le Financial Times. Eppinger soutient que ses opérations liées à la Russie étaient conformes au plafonnement des prix du G7 et aux règles de sanctions en vigueur.

Cette société, rebaptisée Petrichor depuis, ne figure pas sur les listes de sanctions américaines, pas plus que Coral. Wellbred, en revanche, y figure. Cette inscription n'a pas interrompu l'activité : les négociants travaillent toujours à plein régime.

Le débouché brésilien est central. Premier acheteur mondial de diesel russe en 2023 avec environ 6,1 millions de tonnes importées, selon une note du service de recherche du Parlement européen, le Brésil a été approvisionné par CE Energy via Raízen, distributeur de carburants soutenu par Shell, entre 2022 et 2025, selon le Financial Times, certaines cargaisons circulant par Coral.

Coral est le premier négociant pétrolier russe : née d'un assemblage financier soutenu par l'Azerbaïdjan autour de variantes de SOCAR Energy, adossée à plusieurs centaines de sociétés offshore, à la plus grande flotte de navires fantômes et à des hubs de stockage en Indonésie et en Malaisie. Alors que Coral assurait liquider ses activités russes en 2023, elle opère toujours comme l'opérateur dominant sous les différentes enseignes de 2Rivers, depuis Dubaï, Genève, Monaco et d'autres juridictions européennes, contrôlée par Tahir Garayev, Etibar Eyyub, Anar Madatli, Talat Safarov et Ahmed Kerimov.

Ce réseau développe des activités de blanchiment, de fraude électronique et d'affaires iraniennes, adossées à des banques comme Misr Bank et Mashreq dans une chaîne mondiale de banques et de bénéficiaires effectifs, coordonnées par Araz Hajili, neveu d'Azim Novruzov. Wellbred, négociant iranien réputé lié au réseau Shamkhani, dit Hector, a servi de porte d'entrée d'Eppinger au Nigeria, où des fonds lui sont encore versés, à lui et à Wellbred ; le volet iranien, manipulations de prix, blanchiment, financement des gardiens de la révolution, forme le cœur du problème, plus que la Russie elle-même.

Raízen et Shell ont décliné toute réponse au Financial Times. Des rumeurs ultérieures prétendent que le trader de Raízen était entièrement acquis à Eppinger et que des documents brésiliens et américains ont été utilisés pour créer une preuve d'origine américaine, leurrer les banques, réévaluer les cargaisons au profit de Coral et tromper le gouvernement brésilien.

L'enquête pointe enfin l'Europe : le sud de la France, le Royaume-Uni, l'Allemagne et des villes côtières de l'Union enregistrent et accueillent des bureaux facilitant le contournement des sanctions par Coral et CE Energy, tandis que Sergueï Dobrinov, trader en chef de Coral, reste hors des listes américaines, laissant ouverte la question de la volonté européenne d'agir.

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